La vérité constructive

Je ne sais pas si on parle encore aux jeunes architectes de Pierluigi Nervi et de Louis Kahn. Je soupçonne que non.

A l’époque où Arnaud et moi faisions nos études, certains enseignants étaient fortement influencés par ces deux figures. Chacun figurait à sa manière une quête de modernité très excitante. En même temps, tous deux s’inscrivaient dans une tradition ancestrale de l’architecture avec des idées simples et fortes qui ont créé – qui continuent de créer pour nous – une base éthique de notre travail.

Aujourd’hui on peut se demander ce que cette base est devenue.

Le calcul informatique à grande échelle a été une immense rupture. Comme l’ont rapidement compris des architectes comme Greg Lynn, l’informatique a libéré les architectes de contraintes que notre profession a toujours connue, elle permet des formes que jamais nous n’aurions pu mettre en œuvre. De nouveaux matériaux ont également participé à augmenter le champ du possible. L’attrait des nouvelles possibilités était irrésistible et a quelque part signifié que les anciennes règles de l’architecture ne s’appliquaient plus. Nous étions dans une nouvelle ère.

Il s’est aussi passé quelque chose plus de l’ordre du conceptuel, lié peut-être à la dématérialisation du monde dans lequel nous vivons. Je ressens cela dans les programmes pédagogiques des écoles et dans les projets que nous voyons dans les books des jeunes candidats. Les sujets sont très abstraits, on cherche à se confronter avec des questions provenant de mondes comme la philosophie, le cinéma, la psychologie, etc. Les mots qu’on entend sont parfois difficiles à mettre en rapport avec le produit graphique ou formel que nous voyons devant nous.

Ce qui est perdu dans tout cela, il me semble, est la force de l’idée de vérité constructive.

Perluigi Nervi parlait de « costruire correttamente ». Pour lui, la patiente recherche de l’efficacité du fonctionnement statique de l’ouvrage était la meilleure source d’inspiration architecturale. La rationalité structurelle, basée sur une profonde connaissance des matériaux et de la statique, atteinte à travers un travail de recherche sur maquette, permet une économie de moyens et une élégance, sources de beauté architecturale.

Pierluigi Nervi - Palazzo di Torino

Louis Kahn était très différent de Nervi, mais il incarnait la vérité constructive à sa manière. Pour lui, cela passait par le respect de la nature des choses, et des matériaux de construction en particulier. Kahn nous demandait d’écouter ce que veut la brique et de l’utiliser d’une manière qui l’honore. Une approche non seulement économe, mais éthique.

Kahn - Ahmedabad

Même si ces deux hommes sont plus que jamais vénérés comme maîtres, leurs idées semblent ne plus avoir beaucoup d’importance aux yeux des praticiens de l’architecture. On ne peut même dire que si on connaît leurs oeuvres, on ne fait pas grand cas des idées qui les sous-tendent.

Pourtant Nervi et Kahn n’étaient que les porteurs modernes d’une tradition forte et ancienne, au cœur même de l’architecture occidentale. On peut se remémorer les leçons de Viollet-le-Duc, empreintes de cette même idée de logique constructive. Des architectes essentiels pour nous, comme Berlage et Perret, tenaient la vérité constructive au centre de leur pratique. Mais c’est une tradition beaucoup plus ancienne, qui passe par Brunelleschi, Alberti et Vitruve. Lorsqu’on parle du Parthenon comme idéal-type de l’architecture occidentale, c’est bien pour les mêmes raisons.

Ce que nous disons là sont des banalités pour quiconque a un peu de culture architecturale. Et pourtant ces choses qui, pour être banales, n’en sont pas moins vraies, semblent omises dans la réalité de l’architecture mondiale telle qu’elle se pratique aujourd’hui. Les architectes semblent aujourd’hui avoir d’autres préoccupations dans leur travail projectuel. Certes, quelques membres de l’ancienne garde comme Renzo Piano et Rafael Moneo vivent encore sur ces valeurs, mais pour les générations qui suivent l’idée de vérité constructive ne semble plus être un point de référence valable.

Pourtant, nous continuons de placer l’idée de vérité constructive au centre de notre travail d’architectes. On ne peut pas s’empêcher de se demander si, en tenant à des idées qui ne sont manifestement plus d’actualité, on n’est pas tout simplement dépassé soi-même.

Cela me fait penser à un entretien très émouvant de Jean Dubuisson, qui a eu cette impression-là lorsqu’il était violemment attaqué par une nouvelle orthodoxie. Au point de questionner lui-même la valeur de son savoir-faire et finalement de se retirer.

On avait envie de lui dire : « Mais non, il fallait croire en toi, persister. Les bonnes choses fondamentales et vraies perdurent. »

C’est donc ce que nous ferons, non pas parce que nous sommes têtus et imperméables aux idées neuves, mais parce qu’il faut avant tout faire ce en quoi on croit.

Dans tout cela, il y a un paradoxe qui ne nous échappe pas : au fur et à mesure que la vérité constructive est perçue comme sans objet dans le monde contemporain, elle est du même coup investie d’une force révolutionnaire de nouveauté.  

 

Stéphane Kirkland, janvier 2014